Ateliers de théâtre en hôpital psychiatrique : explorer l’humain par l’art dramatique

21 septembre 2025

Penser le théâtre comme espace de soin

L’art dramatique en hôpital psychiatrique n’est ni une pratique nouvelle, ni une lubie passagère. Il s’inscrit dans une longue histoire, jalonnée de tentatives pour ouvrir l’institution vers l’extérieur, créer des espaces de liberté, de rencontre et de transformation. Mais pourquoi, précisément, proposer un atelier de théâtre à des patients vivant une expérience de la souffrance psychique ? À quoi tient la force singulière de cette discipline sous ces toits fragiles ?

Un atelier de théâtre, qu’est-ce qui s’y joue ?

Le théâtre, au sein des hôpitaux psychiatriques, se distingue par ses modalités. On y retrouve :

  • Des exercices d’expression corporelle et vocale
  • Des jeux d’improvisation et de narration
  • Des lectures de textes, souvent choisis ensemble
  • Une mise en scène, parfois aboutie en représentation publique ou devant d’autres patients

Ces ateliers prennent différentes formes : réguliers, ponctuels, en groupe fermé ou ouvert. L’encadrement implique souvent la co-présence d’un(e) artiste et d’un(e) professionnel(le) du soin. Cette hybridité favorise la sécurité et l’authenticité du cadre.

Effets du théâtre sur la santé mentale : ce que disent les études

Peu de recherches quantitatives à grande échelle existent, mais les retours d’expérience et certaines études qualitatives sont précieux. Plusieurs effets du théâtre en psychiatrie ont été mis en avant :

  • Amélioration de l’estime de soi et de l’expression émotionnelle ~ Selon une étude publiée dans (2017), les patients participant à des ateliers de théâtre rapportent une plus grande capacité à exprimer leurs émotions, notamment celles difficiles à verbaliser autrement. Les interactions de groupe favorisent le sentiment de reconnaissance mutuelle.
  • Renforcement de la socialisation ~ L’expérience collective, centrale au théâtre, stimule des compétences sociales souvent mises à mal par l’isolement ou les troubles psychiques (source). Le jeu permet de renouer avec l’autre dans un espace où les rôles et les règles sont clarifiés.
  • Mobilisation cognitive et créativité ~ Se souvenir d’un texte, inventer des personnages, prendre la parole devant un groupe mobilise attention, mémoire, imagination ; autant de fonctions souvent éprouvées en psychiatrie.
  • Impact sur les symptômes ~ Bien que les effets sur la symptomatologie soient difficiles à mesurer, certaines publications (notamment , 2018) notent une amélioration des scores d’anxiété, d’humeur et de retrait social.

Un espace de liberté : sortir du symptôme, entrer dans le jeu

Le théâtre repose sur la notion de jeu ; il autorise la prise de distance avec soi-même, permet d’endosser d’autres identités, de goûter à d’autres destins. Pour des patients parfois assignés, par la maladie, au statut de “malade”, jouer un autre personnage offre une respiration singulière :

  • Sortir du déterminisme : endosser un rôle, c’est l’occasion de dépasser l’image figée souvent associée à son dossier médical.
  • Retrouver le plaisir: le jeu accueille le rire, l’étonnement et parfois l’absurde, ingrédients précieux dans les parcours de soin.
  • Se penser comme sujet: chaque jouer·se, dans le théâtre, est tour à tour acteur, spectateur, et créateur.

Ces dimensions sont particulièrement importantes dans des contextes où la relation soignant-soigné peut parfois renforcer, malgré elle, la passivité ou la désubjectivation.

Réinsuffler du collectif et de la rencontre

L’atelier de théâtre, espace collectif par excellence, propose un “nous” là où l’individualité prime souvent en psychiatrie. Il permet :

  • De tisser des liens nouveaux à travers un objectif partagé : créer une scène, un spectacle
  • D’expérimenter la coopération, l’accueil de la différence (individuelle, culturelle, symptomatique)
  • D’exister dans le regard de l’autre, sans être réduit à son trouble

Certains projets intègrent même familles et soignants, blurrant les frontières traditionnelles.

Le théâtre, force de déstigmatisation ?

Lorsqu’il donne lieu à une restitution publique, l’atelier ouvre une brèche dans les murs de l’hôpital. Les spectateurs, qu’ils soient issus du monde extérieur ou de l’institution, portent un regard renouvelé sur les patients, appréhendés ici avant tout comme des créateurs. Des festivals comme témoignent de la vitalité de cette dimension.

Oser l’imprévu et le vivant : valoriser l’inattendu

L’une des forces du théâtre en psychiatrie est sa capacité à accueillir l’imprévu sans jugement. Le texte, souvent prétexte, cède parfois la place à l’invention immédiate : “ratages”, silences, improvisations deviennent matière à jouer.

  • Le droit à l’erreur : vecteur fondamental de restauration de la confiance en soi.
  • L’expérience de la temporalité : dans un quotidien rythmé par l’emploi du temps médical, le théâtre réintroduit l’anticipation, la progression, l’après.

Comme l’explique le metteur en scène François Cervantes, l’art dramatique permet à la parole d’être “re-donnée”, “dé-posée” sur scène, hors du cadre médical ().

Illustrations concrètes : projets et témoignages

Sur tout le territoire, des initiatives montrent la diversité des approches et des résultats :

  • L’Hôpital de Ville-Evrard (Seine-Saint-Denis) accueille chaque année le projet « Trouble en scène », mené par La Pépinière du Possible, mêlant patients, soignants et comédiens professionnels. En 2022, plus de 60 patients ont participé à la création de spectacles, dont certains ont été présentés à l’extérieur de l’institution.
  • L’association Droit de Cité propose des ateliers théâtraux dans plusieurs CMP d’Île-de-France. Dans leur évaluation de 2021, 72 % des participants expriment avoir retrouvé un sentiment d’utilité sociale à travers le groupe.
  • En Suisse, le programme “Clown Hospitalier” initié à Genève intègre l’intervention de comédiens dans les unités fermées, avec un impact observé sur l’apaisement des patients (étude HUG, 2019).

Ces exemples ne sont qu’un échantillon de la vitalité de ce champ. Ils illustrent à quel point la réussite d’un atelier dépend de l’équipe, du dispositif, du contexte local, mais aussi de l’écoute constante des besoins des participants.

Points de vigilance et conditions de réussite

Si le théâtre en hôpital psychiatrique emporte l’adhésion, il mobilise aussi des enjeux éthiques et pratiques essentiels :

  • L’engagement volontaire : La participation doit rester un choix, sans injonction à performer ni pression à la participation.
  • Le respect de l’intimité : Les ateliers peuvent réveiller des problématiques personnelles, d’où la nécessité de soutenir la parole et de poser un cadre bienveillant.
  • Le partenariat artistique-soignant : L’accompagnement par une équipe pluridisciplinaire garantit le respect à la fois des processus artistiques et des objectifs thérapeutiques, sans subordonner l’un à l’autre.
  • L’intégration durable dans le projet de soin : Les projets ponctuels sont utiles, mais leur inscription dans la durée renforce leur impact.
  • La valorisation de la restitution : Si elle existe, elle doit respecter la volonté des participants et ne jamais s’imposer.
  • L’évaluation : Penser à la fois impact subjectif, retombées collectives et suivi à moyen terme permet de mieux ajuster les dispositifs.

Pour aller plus loin, quelques ressources : Le réseau Théâtre & Psychiatrie, (PUF, 2018), l’étude “Effects of Theatre-Based Interventions on Mental Health” (, 2014).

L’atelier de théâtre en psychiatrie : un pari humain, un enjeu politique

Proposer un atelier de théâtre en hôpital psychiatrique, ce n’est ni accessoiriser le soin, ni imposer une forme de normalisation artistique. C’est choisir de croire en la capacité de chaque personne à créer, à rencontrer, à se raconter autrement. C’est aussi une façon de lutter contre les murs — réels et symboliques — autour de la maladie psychique, en proposant un espace où la parole, le corps, l’imagination et la relation sont en perpétuel mouvement.

Face à la fragilisation des institutions psychiatriques, ces initiatives défendent, à voix égale, le soin et la culture : deux droits humains fondamentaux, à préserver ensemble.

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