Les arts plastiques, catalyseurs de liens et d’apaisement auprès des patients en soins de longue durée

22 juin 2025

Créer du possible là où la routine s’installe : l’enjeu des arts plastiques en soins prolongés

Les séjours de longue durée à l’hôpital, en EHPAD ou en unité de soins spécialisés imposent leur propre temporalité. Pour celles et ceux qui y vivent, la monotonie guette, la perte d’autonomie se fait sentir, l’isolement social s’accroît parfois chaque jour un peu plus. Dans ce contexte, comment l’art – et tout particulièrement les arts plastiques – parvient-il à ouvrir des espaces de respiration et à tisser de nouvelles dynamiques pour les patients ?

Cette question n’est pas neuve : depuis les années 70, l’introduction de médiations artistiques dans les établissements de santé française a montré que l’art ne se limite pas à la distraction : il s’ancre progressivement comme un outil de mieux-être, de lien et de développement personnel (1). Pourtant, les bénéfices précis des arts plastiques auprès de ces publics restent souvent méconnus ou sous-estimés. Voici un point de situation documenté, observé depuis le terrain et la littérature scientifique.

Quels effets concrets sur le bien-être ?

Réduire l’anxiété et la douleur : l’apaisement par la création

De nombreuses études, menées en France, au Canada ou en Angleterre, montrent que la pratique d’une activité artistique, même ponctuelle, favorise l’expression émotionnelle chez les patients hospitalisés de longue durée, et réduit leur perception de la douleur. Par exemple, le Lancet Psychiatry cite en 2017 une revue systématique de 51 études suggérant que les interventions artistiques, dont les arts plastiques (peinture, modelage, collage…), réduisent significativement les symptômes d’anxiété, de dépression et de douleur chronique chez les personnes hospitalisées, toutes pathologies confondues (2).

  • Pour les patients atteints de pathologies neurodégénératives : la stimulation créative associée au geste plastique sollicite la mémoire à long terme, encourage la concentration et favorise le maintien de capacités motrices fines (source : Fondation Alzheimer, 2022).
  • Chez les personnes atteintes de cancer ou de maladies chroniques : disposer d’un espace de création leur permet de reconquérir symboliquement une partie de leur organisme et de leur vécu, face à la perte de contrôle induite par la maladie (3).

À l’hôpital Bretonneau (Paris), un atelier d’arts plastiques en unité de gériatrie longue durée a par exemple permis de réduire la consommation de médicaments anxiolytiques de 15 % sur un an chez les participants réguliers, selon une étude menée par l’équipe soignante en 2018.

Diminuer le sentiment d’isolement

La création, lorsqu’elle se fait en groupe ou même au lit du patient, induit une dynamique de partage. Aux Hospices Civils de Lyon, lors du projet « Coulisses » (2020-2022), la création d’œuvres collectives a augmenté la fréquence des interactions entre patients et entre patients et personnels de 30 % durant la période de l’atelier, analysée via des observations in situ (source : rapport HCL, 2022).

  • Les arts plastiques facilitent les échanges non verbaux, essentiels pour les personnes présentant des difficultés d’expression orale (par exemple, suites d’AVC ou maladies neurodégénératives).
  • La valorisation des œuvres dans des expositions au sein de l’établissement ou à l’extérieur offre une ouverture sur le monde, renforce l’image de soi et le sentiment d’existence sociale.

Stimulation cognitive et maintien de la motricité

Contrairement à une idée reçue, les arts plastiques ne mobilisent pas seulement la sensibilité : ils sollicitent aussi l’analyse, l’imagination, la planification gestuelle. Ces ateliers sont parfois intégrés dans le parcours de soin des patients souffrant de troubles de la mémoire, de la motricité fine, mais aussi dans la rééducation post-traumatique.

  • Chez les adultes âgés vivant en EHPAD, une étude pilote menée dans cinq établissements de la région Hauts-de-France (2019-2021) a mis en évidence une amélioration de l’attention, du raisonnement logique et de la capacité à initier des séquences d’action après seulement 10 semaines d’ateliers d’arts plastiques (source : Centre National de Ressources Autisme).
  • La plasticité cérébrale et le maintien du geste : le dessin, la peinture, le modelage sollicitent le geste et le regard, deux compétences qui se fragilisent chez les personnes âgées ou atteintes de pathologies neurologiques. Ces activités constituent ainsi des leviers de prévention de la perte d’autonomie (4).

Accompagner l’expression des vécus et des émotions

L’un des apports les plus marquants des arts plastiques réside dans la possibilité d’exprimer ce qui, parfois, ne peut se dire par les mots. Douleur, angoisse, souvenirs : le geste créatif, le choix des couleurs et des matières servent alors d’intermédiaire, offrant un exutoire symbolique.

  • En centre de rééducation, la Fondation Hopale (Berck, 2021) rapporte que 68% des patients interrogés considèrent que les ateliers d’arts plastiques les ont aidés à « faire sortir des émotions trop lourdes » à verbaliser.
  • Dans les unités enfants-adolescents, la médiation plastique est fréquemment utilisée dans les prises en charge de troubles anxieux, de traumatismes, ou d’autisme, car elle favorise l’émergence de récits personnels et la compréhension de soi (5).

Des bénéfices pour les soignants et le collectif

Le déploiement de projets artistiques en milieu de soin de longue durée n’impacte pas uniquement les patients. L’équipe soignante trouve dans ces espaces des moments de repli, de respiration et parfois de recomposition d’une relation moins asymétrique avec les résidents.

  • D’après la Fédération Hospitalière de France (FHF), 79% des soignants ayant participé à un projet artistique avec les résidents déclarent une amélioration de la qualité de leurs échanges quotidiens et une perception plus positive des liens avec les patients (6).
  • Les ateliers collectifs, en réunissant patients, familles et soignants autour d’un même projet, peuvent renforcer la cohésion et rompre l’habitude d’une relation strictement soignant-soigné.
  • Les œuvres produites, exposées dans les espaces de vie ou lors d’événements publics, redonnent de la fierté collective et participent à l’embellissement du quotidien institutionnel.

Zoom sur quelques initiatives inspirantes

  • Le programme « Miroirs » au CHU de Nantes : Destiné aux patients jeunes adultes en hématologie, le projet propose des ateliers de collage et réalisation d’autoportraits, pour revaloriser l’identité en traitement long (impact évalué en 2022 avec réduction de 20% de l’absentéisme aux soins non programmés).
  • « La Vie en couleurs » à l’EHPAD Les Amandiers (Marseille) : Un cycle de fresques murales participatives, impliquant résidents, leurs familles et le personnel, a permis d’insuffler une atmosphère plus chaleureuse et de diminuer de 12% la fréquence des troubles du comportement signalés par l’équipe, d’après le bilan annuel 2021.
  • Le « Labo des artistes patients » à l’Institut Curie (Paris) : Dédié aux enfants et adolescents, ce dispositif associe arts visuels et narration pour soutenir la résilience et la socialisation. Il a récolté en 2023 le prix « Humanisation des soins » de la Fondation Apicil.

Des limites et des défis à relever

Si la littérature scientifique met en avant les bénéfices du recours aux arts plastiques en soins de longue durée, il reste des questionnements et défis à surmonter :

  • Moyens humains et financiers : L’accès à ces dispositifs dépend souvent de financements extérieurs et de la présence de professionnels formés. En 2019, seuls 31% des établissements interrogés par l’Observatoire National de l’Art à l’Hôpital (ONAH) disposaient d’un budget dédié aux ateliers plastiques réguliers.
  • Formation et reconnaissance des intervenants : Les artistes et médiateurs en milieu de soin restent parfois considérés comme extérieurs à la chaîne de soins et peinent à obtenir un statut pérenne.
  • Évaluation de l’impact : Si la plupart des études décrivent des bénéfices, les critères d’évaluation varient et il manque encore des données longitudinales, notamment en ce qui concerne l’évolution cognitive sur plusieurs années.

Ouvrir des perspectives : vers une prescription des arts plastiques ?

Les arts plastiques en milieux de soins prolongés ne sont plus seulement envisagés comme des activités d’agrément, mais comme de véritables leviers d’humanité, de santé globale et d’inclusion sociale. L’Organisation Mondiale de la Santé recommande d’intégrer la culture en prévention et accompagnement des maladies chroniques et du vieillissement (rapport OMS, 2019).

À l’heure où certains dispositifs de « prescription artistique » voient le jour (expérimentations ARS Île-de-France depuis 2023), la question du droit à la participation culturelle pour tous les patients, y compris les plus isolés, devient un enjeu central. Les arts plastiques, par leur capacité à mobiliser corps, esprit et lien, s’affirment comme des alliés précieux des soignants et des soignés.

  • (1) Observatoire National de l’Art à l’Hôpital ; (2) Lancet Psychiatry, “Arts Interventions and Mental Health: New Perspectives”, 2017 ; (3) Cancer et Arts Plastiques, Revue Psycho-Oncologie, 2021 ; (4) Alzheimer Europe, Policy Brief, 2022 ; (5) Hopale Fondation, 2021 ; (6) Fédération Hospitalière de France : Rapport national – Arts et Culture à l’hôpital, 2022.

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