Mesurer la portée des arts visuels en milieu de soin : méthodes et enjeux d’une évaluation juste

11 juillet 2025

Pourquoi évaluer l’impact d’un projet d’arts visuels en milieu de soin ?

L’évaluation dans les projets artistiques parfois suscite la méfiance : peur d’enfermer le sensible dans des cases ou de réduire l’art à des chiffres. Pourtant, dans le secteur de la santé comme dans celui de la culture, disposer de données mesurées, contextualisées, c’est :

  • Valoriser le travail des équipes artistiques et soignantes
  • Donner une légitimité aux démarches artistiques au sein des établissements
  • Aider au renouvellement ou à la reconduction de financements
  • Identifier les effets inattendus, les freins ou les leviers
  • Impliquer les usagers dans le processus et favoriser une démarche d’amélioration continue

Des études comme le rapport du World Health Organization (WHO, 2019) soulignent les bénéfices documentés des pratiques artistiques sur la santé mentale et physique. Mais pour chaque projet local, comprendre ce qui fait « impact » nécessite méthodologie et finesse d’analyse.

Quels indicateurs choisir ? Limites et potentialités

Face à la pluralité des attentes (artistes, soignants, institutions, usagers), il n’existe pas un indicateur unique. L’important est de croiser plusieurs types de données, en combinant « mesures » quantitatives et « récits » qualitatifs. Certains indicateurs peuvent éclairer des aspects différents :

  • Quantitatifs : nombre de participants, taux de présence aux ateliers, réduction de comportements d’agitation (observés dans certaines unités de psychiatrie ou en EHPAD), fréquentation accrue d’espaces communs décorés par les usagers, diminution des signalements d’incidents (« National Endowment for the Arts Healing Arts Interventions », 2022)
  • Qualitatifs : évolution du bien-être ressenti, modification des relations entre soignants et usagers, appropriation des espaces, émergence de nouvelles compétences, retours verbaux ou non-verbaux captés lors des ateliers
  • Indicateurs processuels : niveau d’implication des équipes, adaptation des interventions artistiques aux contraintes du service, satisfaction des partenaires

Il convient d’énoncer que la subjectivité fait partie intégrante de l’évaluation. Les effets d’un projet artistique peuvent être différés, et difficilement dissociables d’autres évolutions institutionnelles. Mais cela ne doit pas empêcher d’expérimenter des formes nouvelles d’évaluation.

Méthodologies adaptées : entre observations, outils participatifs et co-évaluation

Questionnaires et échelles spécifiques

De plus en plus d’équipes complètent leurs bilans d’activité artistiques par des questionnaires, adaptés selon le public (personnes âgées, adolescents, équipes). Ces outils, brefs et ciblés, interrogent :

  • Le ressenti avant/après la participation à un atelier
  • Le sentiment d’utilité, de plaisir, d’accomplissement
  • L’évolution de l’estime de soi, de l’envie de communiquer

L’exemple du « Well-being Star » développé au Royaume-Uni propose une auto-évaluation visuelle facile à utiliser, même avec des participants ayant des troubles cognitifs légers.

Entretiens et focus group

L’audition de paroles individuelles – usagers, familles, professionnels – lors d'entretiens semi-structurés, fait émerger les effets difficilement traductibles en chiffres. L’analyse de contenu de ces entretiens permet de repérer des constances ou des éléments saillants, tels que :

  • L’évolution du rapport à la douleur (cf. étude sur les arts plastiques et le soulagement de la douleur chronique – Musculoskeletal Care, 2017)
  • Des motifs isolés de fierté ou d’identification au groupe
  • Des changements dans la posture professionnelle (« je me suis vue différemment dans mon rôle de soignante… »)

Observation participante et récit de parcours

Intégrer dans l’équipe projet un observateur (neutre ou associé à l’équipe artistique) offre la possibilité de documenter, à partir du vécu réel, les transformations progressives. Carnets de bord, vidéos, grilles d’observation sont alors alliés précieux.

La co-évaluation et le pouvoir d’agir partagé

Inviter les usagers et les équipes à construire les outils d’évaluation eux-mêmes ouvre à une dynamique d’empowerment, essentielle dans le champ de la santé. En réunissant régulièrement les participants pour concevoir les critères du succès, on valorise leur pouvoir décisionnel et on limite le biais d’une évaluation portée seulement « d’en haut ».

Les impacts sur les usagers : dimensions mesurées et témoignages

L’impact sur la personne soignée ou accompagnée diffère selon l’âge, le parcours, la pathologie, ou encore le degré d’autonomie. Mais plusieurs études convergent :

  • Bien-être et réduction de l’anxiété : Dans une étude menée par l’Hôpital Sainte-Anne (Paris, 2018), 79 % des patients ayant participé à des ateliers d’arts plastiques en psychiatrie rapportaient une amélioration de l’humeur et une diminution de l’angoisse immédiate.
  • Expression de la singularité : À l’EHPAD de Saint-Antoine, après l’installation d’une fresque murale participative, plusieurs résidents ont exprimé par le dessin des événements marquants que la parole ne parvenait plus à exprimer, ouvrant une nouvelle forme de communication émotionnelle.
  • Mobilité et motricité : Les projets manipulant techniques mixtes (collage, modelage) ont montré un impact positif sur la motricité fine, documenté par l’équipe de rééducation de l’Hôpital de Garches (2022).
  • Diminution du sentiment d’isolement : Une enquête qualitative (Université de Lyon 2, 2021) signale que 63 % des résidents ayant participé à un projet d’arts visuels se disaient « plus en lien » avec leurs pairs ou leur entourage familial.

Effets sur les équipes professionnelles : dynamique collective et reconnaissance

Trop souvent oubliés, les effets sur les soignants et les équipes accompagnantes s’avèrent pourtant déterminants :

  • Amélioration du climat d’équipe : Dans 2 EHPAD du Bas-Rhin, l’introduction d’un projet photographique participatif a déclenché une baisse de 30 % des conflits signalés dans le mois suivant la restitution (Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes Handicapées, 2019).
  • Valorisation professionnelle : Les équipes engagées témoignent d’un gain de fierté et d’un renouvellement du regard sur leur propre pratique. L’émergence d’un « langage commun » entre soignant et artiste a été plusieurs fois relevée (Rapport CRéSaM – Belgique, 2020).
  • Changement de posture et capacités relationnelles : Nombreux soignants évoquent avoir retrouvé un mode de relation moins prescrit, plus ouvert (« j’ai enfin pu voir la personne au-delà du dossier médical »).

Ressources pratiques et outils disponibles

  • Guides méthodologiques : Le guide « Évaluer l’impact des actions culturelles dans le secteur médico-social » (Culture & Santé – Ministère de la Culture, 2021) propose des grilles d’évaluation et des conseils d’adaptation.
  • Plateformes collaboratives : Le réseau Arts & Health (UK) met à disposition des outils en open-access (Arts Health Resources).
  • Applications numériques : Des applications comme « Kaïros » [FR] permettent de collecter, anonymiser et agréger des données qualitatives en temps réel, notamment dans les EHPAD ou services de réadaptation.

Entre innovations et vigilance éthique : quelques clés pour avancer

L’évaluation ne signifie pas tout mesurer, ni transformer chaque étape en indicateurs réduits. Elle doit respecter l’éthique, l’anonymat, la temporalité des publics, surtout en psychiatrie ou grand âge. Elle doit aussi tenir compte du temps long : certains effets apparaissent après la clôture officielle des projets.

Quelques clés issues des retours de terrain :

  • Alterner objectivation (données, chiffres) et subjectivation (récits, verbatim)
  • Respecter la confidentialité et la temporalité des vécus
  • Faire de l’évaluation un temps d’échange, jamais d’exclusion
  • Accepter que certains « impacts » échappent au radar mais font pourtant la richesse d’une expérience artistique

À mesure que les espaces de soin se transforment et s’ouvrent à l’art, multiplier les partages de méthodes, mutualiser les ressources et documenter ces impacts devient une nécessité collective. Loin d’être seulement une exigence de financeur ou une formalité administrative, l’évaluation nourrit l’intelligence et la créativité du secteur. Elle donne à voir que chaque geste artistique tisse – même discrètement – des liens durables pour les personnes comme pour les équipes.

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