Mesurer l’impact d’une expérience immersive en EHPAD : repères, défis et outils

17 novembre 2025

Pourquoi mesurer l’impact ? L’art au cœur du soin gériatrique

Les initiatives immersives en EHPAD se multiplient, de la réalité virtuelle à l’installation interactive sensorielle, en passant par des performances artistiques in situ. Ces projets révèlent la puissance de la création pour bousculer le quotidien des personnes âgées. Mais comment mesurer, réellement, la portée de ces expériences ? Quels critères privilégier pour rendre compte de leurs effets profonds mais parfois diffus ? L’enjeu est double : crédibiliser l’action auprès des décideurs, mais aussi ajuster et enrichir les pratiques pour les résidents, leurs proches et les professionnels.

Qu’entend-on par “expérience immersive” en EHPAD ?

Le terme recouvre une diversité de dispositifs mobilisant les sens, les émotions, la mémoire et l’imagination. Il peut s’agir :

  • de réalité virtuelle : casques VR proposant des promenades interactives (forêt, musée, mer…)
  • d’environnements sonores et lumineux immersifs (dôme, salles multi-sensorielles type Snoezelen)
  • d’installations artistiques participatives (mapping, œuvres interactives, théâtre en déambulation…)
  • de dispositifs liés à l’art numérique ou à la scénographie immersive

Ces expériences déplacent le centre de gravité du résident, du spectateur passif vers un sujet actif, éveillant des “résonances” (cf. Les effets du sensible, ouvrage collectif sous la dir. de D. Dubois, 2021).

Quels sont les impacts recherchés ?

Avant toute mesure, il importe de clarifier ce qui se joue. Les expertises en art et santé mobilisent plusieurs grands axes d’impact, souvent complémentaires :

  • Bien-être subjectif : diminution de l’anxiété, augmentation du plaisir ressenti, sentiment d’évasion, d’apaisement, d’énergie retrouvée.
  • Stimulation cognitive : mémoire, attention, langage, créativité, repères spatio-temporels.
  • Expression et communication : retours verbaux, non-verbaux, capacité à interagir, expression d’émotions ou réminiscences.
  • Relation aux autres : qualité du lien avec les proches, les soignants, sentiment d’appartenance à un groupe, ouverture à l’autre.
  • Mobilité et motricité : stimulation des mouvements, coordination, envie de se mouvoir ou d’agir.
  • Changement perçu du climat institutionnel : apaisement global, nouvelles dynamiques de travail, influence positive sur les équipes.

Ces impacts peuvent se révéler de façon aiguë (pendant l’expérience) ou durable (après l’expérience, dans la routine quotidienne).

Quels indicateurs concrets privilégier ?

La question centrale reste celle du “quoi” et du “comment” mesurer (voir La culture à l’hôpital, rapport IGAV, 2022). Pour éviter toute standardisation, mieux vaut mixer outils traditionnels et observations sensibles. Voici quelques indicateurs couramment utilisés :

  • Échelles de bien-être validées :
    • Échelle d’auto-évaluation du bien-être (VAS, bien-être émotionnel, échelles Smiley)
    • Échelles d’agitation ou d’anxiété (CMAI, BEHAVE-AD pour les résidents atteints d’Alzheimer)
  • Observations comportementales :
    • Durée d’attention portée à l’expérience
    • Expression faciale (sourires, regards éveillés), posture physique, gestes spontanés
    • Qualité du contact visuel et du langage corporel
  • Entretiens et retours d’expérience :
    • Verbatim de résidents, familles, professionnels (mots, souvenirs, émotions partagées)
    • Feedbacks écrits ou enregistrés après l’expérience
  • Notes d’équipe :
    • Comptes-rendus des référents ou soignants
    • Recueil des changements observés sur le temps long : humeur, rythme de vie, interactions, sommeil

Les indicateurs quantitatifs (nombre de résidents impliqués, durée d’engagement, fréquence des interactions) ont eux aussi leur place, sans donner une image exhaustive de l’effet réel ressenti.

Que disent les études récentes ?

Plusieurs recherches menées en France et à l’étranger confirment la pertinence d’approches combinant mesure scientifique et attention qualitative. Quelques données-clés :

  • Dans le projet VR-InSight (Université Paris Nanterre, 2020-2022), 83 % des résidents exposés à la réalité virtuelle en EHPAD ont déclaré un sentiment accru d’évasion et de bien-être juste après la séance, avec une persistance modérée de l’effet sur 24h (source : rapport VR-InSight 2022).
  • L’étude belge menée en 2022 sur l’usage de salles Snoezelen montre une baisse de moitié des troubles du comportement chez les résidents désorientés, après 4 semaines d’usage régulier (Université de Liège, 2022).
  • Plus largement, l’OMS (Rapport Arts and Health, 2019) souligne “l’impact probant des pratiques artistiques immersives sur la réduction de la solitude, l’estime de soi et la diminution de la médication anxiolytique”.

Cependant, ces résultats restent à contextualiser – le nombre de participants, la diversité des profils et la nature du dispositif impactent beaucoup la nature et l’ampleur des effets.

Des projets concrets : quels enseignements tirer ?

Au-delà des chiffres, les témoignages in situ complètent l’analyse et rendent justice à la pluralité des vécus :

  • À l’EHPAD Paul Langevin (Grenoble), le projet “Bulle immersive” (2019-2021) proposait à des résidents et à leur famille une exploration visuelle et sonore de paysages réels et rêvés. Après 6 mois, les équipes ont observé :
    • Une hausse de 30 % des interactions verbales et non-verbales lors des séances
    • Une baisse significative de l’agitation nocturne pour 60 % des participants réguliers
    (source : association Rêv’Harmonie, 2021)
  • L’installation théâtrale “Les Porteurs de Rêve” (Pays de Loire, 2020) a été l’occasion pour des résidents de partager leurs souhaits et souvenirs autour d’une œuvre évolutive. Les soignants ont relevé “un apaisement collectif et l’émergence de récits croisés entre résidents”, favorisant implicitement l’appropriation des lieux collectifs.

Le retour en images, en vidéos, l’analyse de dessins ou de créations produites fait également partie des traces à prendre en compte pour bien saisir l’impact – à condition que le consentement et l’éthique soient respectés (voir Charte Culture & Santé, 2018).

Les écueils à éviter pour une évaluation juste

Il serait illusoire de rechercher des effets “miracles” ou des résultats uniformes. Plusieurs points de vigilance méritent d’être rappelés pour que la mesure d’impact ne trahisse pas la singularité de chacune et chacun :

  • Ne pas oublier les invisibles : certains effets, très subjectifs, se traduisent par un simple sourire ou un moment d’écoute, et ne sauraient être capturés par les outils standardisés.
  • Valoriser la parole des équipes : l’expertise de terrain, patiente et située, révèle souvent des progrès insaisissables autrement.
  • Prendre le temps : le retentissement peut advenir bien après l’expérience ; il convient de prévoir un suivi à court et moyen terme.
  • Prendre en compte le contexte : pathologie, niveau de dépendance, événements extérieurs (crise sanitaire, réorganisation interne…) influencent fortement la réception de ces initiatives.

Enfin, rappelons que mesurer l'impact doit aussi rimer avec respect et non-intrusion : intégrer la démarche à la vie quotidienne, sans transformer l’évaluation en épreuve ou en “test”.

Nouvelles pistes de recherche et outils innovants

Avec la généralisation des projets immersifs, de nouveaux outils se développent :

  • Applications et outils numériques spécifiquement pensés pour le gérontologique :
    • Applications de feedback immédiat, permettant aux aidants de recueillir des réactions à tout moment
    • Capteurs de mouvement et d’émotion pour documenter de façon fine les réactions physiologiques (Projet HAPPYAging, Inserm, 2023)
  • Approches participatives :
    • Groupes de discussion avec résidents, familles, soignants pour évaluer le vécu global plus que les indicateurs isolés
    • Ateliers de retour sur expérience, création de carnets de bord collectifs
  • Recherche-action :
    • Implication directe des usagers dans la co-construction du projet et de ses critères de réussite

Ces démarches associent rigueur méthodologique et attention à la subjectivité, donnant ainsi naissance à une autre forme de science du vécu.

Perspectives : construire une culture de l’impact “sensible” en EHPAD

S’il devient de plus en plus impératif de démontrer les effets des interventions artistiques en EHPAD, il serait dommage d’appauvrir la richesse de l’expérience humaine à travers de simples chiffres. La variété des outils, l’écoute du quotidien et la co-construction des repères d’évaluation sont autant de leviers pour donner une place entière à l’art dans la vie de la personne âgée.

Ce champ évolue rapidement, porté par la créativité des artistes, la curiosité des équipes, et une révolution culturelle qui place les “petites” sensations au même niveau que les grands indicateurs. Mesurer, c’est aussi raconter : faire mémoire des instants partagés, des progrès inattendus, des liens tissés — autant d’impacts qui façonnent le soin de demain.

Sources principales
  • Rapport VR-InSight, Université Paris Nanterre, 2022
  • OMS, Rapport Arts and Health, 2019
  • Association Rêv’Harmonie, 2021
  • Université de Liège, Etude sur salles Snoezelen, 2022
  • IGAV, Rapport La culture à l’hôpital, 2022
  • Charte Culture & Santé, 2018

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