Quand la poésie traverse les murs : mettre en place des performances poétiques en psychiatrie

31 janvier 2026

Pourquoi la poésie en psychiatrie ? : vertus et spécificités

L’introduction d’expressions artistiques dans les centres de soins psychiatriques fait aujourd’hui l’objet d’un intérêt croissant. Cependant, la poésie conserve une place singulière, entre le dit et l’indicible, le son et le sens. D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS, rapport 2019), l’accès à l’art — et en particulier à la poésie orale — constitue un levier précieux en santé mentale, favorisant l’expression de la subjectivité, la réduction de l’isolement et la restauration de l’estime de soi (OMS, 2019, “What is the evidence on the role of the arts…”).

En psychiatrie, la poésie offre :

  • Un espace d’expression indirecte, permettant de dire sans forcément se dévoiler totalement
  • Un accès à l’imaginaire, essentiel lorsque le réel s’avère fragile ou douloureux
  • Une invitation à la relation, grâce à la dimension collective et sensorielle de la performance
Le dispositif du soin se nourrit de ces espaces de suspension et de partage qui, loin de nier la souffrance, l’accueillent autrement.

Repères et précautions : poser le cadre en institution

Avant toute mise en œuvre, intégrer une performance poétique nécessite un travail préparatoire avec les équipes pluridisciplinaires du centre de soins. Différents paramètres méritent une attention particulière :

  • Identification des publics : Le spectre de la psychiatrie est large. Entre une unité de crise, un hôpital de jour et des ateliers de réhabilitation psychosociale, les besoins et capacités d’engagement varient. Un diagnostic préalable, en lien avec les soignants, permet d’adapter la forme de la performance.
  • Cadrage des temps et des espaces : Faut-il privilégier un format court (10-15 minutes), qui facilitera l’attention ? Un espace ouvert ou fermé, pour préserver l’intimité ou favoriser la circulation ? L’expérience du Groupe Hospitalier Paul Guiraud (Villejuif) montre qu’une organisation souple, respectant les rythmes hospitaliers, augmente l’adhésion des participant·es (source : rapport ARS Île-de-France, 2021).
  • Encadrement et sécurité psychique : Les intervenant·es artistiques, mêmes sensibilisé·es au soin, doivent être accompagné·es par des référent·es médico-psychologiques. Préparer le déroulé, prévoir la gestion des imprévus (émotions, refus, agitation…) constituent des garanties essentielles pour un climat serein.

Le cadre se veut souple, mais éclairé : il s’agit d’inviter la surprise sans générer d’insécurité.

Des formats multiplicateurs : inventer des formes adaptées

La poésie performée se décline en une variété étonnante de formats, adaptés aux diverses dynamiques des lieux de soins.

Performances itinérantes ou « poèmes à la carte »

Proposer des poèmes de chambre en chambre, parfois en duo poète-soignant, favorise une rencontre plus intime, adaptée aux personnes ayant des difficultés à se déplacer ou à supporter la dynamique de groupe. Cette formule, expérimentée à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, s’est révélée particulièrement efficace auprès de patient·es en phase aigüe (source : collectif Poésie Ambulante, 2022).

Ateliers-performances collectifs

Des performances participatives, où les patient·es écrivent et lisent leurs propres textes, encouragent la créativité et l’expression de soi. Le CHU de Nantes, par exemple, a mené durant l’année 2022-2023 un cycle “Poésies partagées” réunissant chaque mois soignants, patient·es et artistes : 85 % des participant·es se sont déclarés satisfaits, citant un sentiment de détente et de valorisation renforcé (bilan 2023 “Culture & Santé”, CHU Nantes).

Performances « cachées » ou impromptues

L’insertion impromptue de la poésie dans les espaces communs (hall, réfectoire, jardin) casse le rythme hospitalier, sans obligation de participation active. Ce format “in situ” favorise l’expérience de la surprise et déstabilise positivement les routines liées à l’hospitalisation (réf. : Carine Lesage, “Art et psychiatrie”, 2021, revue Empan).

Construire la rencontre : sélection des artistes et partage des rôles

Le choix des intervenant·es est essentiel. Les artistes sollicités doivent être :

  • Sensibilisés aux réalités du soin psychiatrique (formation, expérience sur le terrain, supervision possible par l’institution).
  • Capables d’adopter une posture souple : improvisation, adaptation, écoute sans jugement.
  • Engagés dans une démarche éthique : respect de la confidentialité, de la parole de chacun, capacité à accepter le silence ou le retrait.
Outre les poètes contemporains, on peut solliciter des comédiens, slameurs, ou musiciens-poètes. Certains centres s’appuient sur des collectifs spécialisés, tels que “Les Souffleurs, commandos poétiques” ou la compagnie “Au pied de la lettre”.

Concrètement : étapes clés pour mettre en place une performance poétique

  1. Co-construction du projetAssocier dès le début les équipes médico-soignantes, le service culturel éventuel, les patients volontaires et les artistes. Organiser une à deux réunions de cadrage, rédiger une note d’intention simple.
  2. Formation / sensibilisationProposer, si besoin, une courte formation à destination des intervenant·es sur les spécificités du public et du lieu de soin (troubles, rythmes, sécurité, gestion de situations).
  3. Préparation logistiqueRepérer le(s) lieu(x), les horaires, prévoir la gestion des flux (entrée/sortie), signalétique, affichage, matériel léger (micro, liseuses, chaises… selon besoin).
  4. Communication en interneInformer les patient·es quelques jours avant (affiches, réunions, présentation orale en staff), lever l’appréhension éventuelle.
  5. Déroulement de la performanceDétaillez avec l’équipe le rôle de chacun (accueil, présence lors de la performance, gestion d’éventuels “temps morts”, échanges post-performance).
  6. Temps de retourPrévoir une pause de débriefing : pour les intervenant·es, recueil des impressions (orale ou en questionnaire court auprès des patient·es et des soignants).

Baliser l’évaluation : comment mesurer l’impact ?

L’évaluation des projets artistiques en psychiatrie reste un défi majeur. Certaines structures expérimentent des outils qualitatifs et quantitatifs, souvent combinés :

  • Grilles d’observation : notez la qualité des interactions, l’attention, l’écoute, la participation orale (Ansaldi et al., “L’art en psychiatrie, outils d’évaluation”, Presses Universitaires de Rennes, 2017).
  • Entretiens brefs : recueillir les ressentis “à chaud” auprès des patients et de l’équipe, via des questions ouvertes.
  • Indicateurs indirects : absentéisme, incidents signalés, humeur globale dans le service.
  • Retours écrits ou dessins : laisser aux patients la liberté de déposer anonymement leurs propres mots, poèmes ou images en lien avec la performance (boîte d’expression, carnet collectif).
Aucune méthode n’est universelle. Toutefois, la mise en place d’un temps d’échange post-performance améliore systématiquement la perception du projet et nourrit les ajustements pour les futures actions.

Obstacles et pistes d’amélioration

Certaines réticences persistent : crainte d’un débordement émotionnel, peur de l’intrusion artistique, manque de moyens humains pour encadrer l’action. Néanmoins, plusieurs expérimentations montrent que la co-animation soignant-artiste et la durée limitée des interventions rassurent autant les équipes que les patients (source : Restitution “Poésie sous prescription”, Pôle Psychiatrie Hôpital Pasteur, Nice, 2023).

La question des ressources reste centrale. Certains financements relais — appels à projet “Culture et Santé” des ARS, fondations du secteur culturel, dispositifs municipaux — permettent de soutenir ces initiatives, mais la pérennisation exige souvent une implication institutionnelle sur le moyen terme.

Une dynamique à explorer : vers des lieux de soin plus poétiques

Les performances poétiques en psychiatrie ne se bornent pas à “occuper” ou à “distraire” : elles participent activement à la déstigmatisation des troubles, posent la parole de l’autre comme précieuse, et ouvrent sur des collaborations inédites entre monde de l’art et monde du soin.

À l’aune des retours empiriques et d’une littérature croissante sur l’art en santé mentale, la poésie performée s’affirme comme l’un des outils les plus souples et puissants pour remettre en mouvement l’imaginaire et la relation au sein des institutions psychiatriques. Les projets “Poème en vie” (promo Soignants Poètes, AP-HP, 2022) ou “Slam et psychiatrie” (Festival Voix de femmes, Belgique) montrent que la poésie, tout en douceur et nuance, peut, au cœur même de la fragilité, dessiner de nouveaux espaces de soin.

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