Projections numériques et espaces de soin : une (r)évolution silencieuse au service du bien-être

5 novembre 2025

Comment les projections numériques investissent-elles les lieux de soin ?

Le numérique a déjà bouleversé la médecine, mais il impacte aussi la dimension sensible et culturelle des hôpitaux et établissements médico-sociaux. Les projections numériques, qu’il s’agisse d’images fixes, de vidéos artistiques, de paysages animés ou d’installations interactives, trouvent leur place dans :

  • Les salles d’attente (pour réduire l’anxiété des patients ; source : Le Moniteur - 2021).
  • Les chambres d’hospitalisation (notamment en pédiatrie et en gériatrie).
  • Les couloirs, halls, et espaces de circulation (création d’ambiances plus chaleureuses, apaisantes ou ludiques).
  • Les espaces de soin sensibles (dialyse, chimiothérapie, etc.).

L’installation y est souvent pensée à la fois pour ne pas gêner le travail des soignants et pour s’adapter aux contraintes techniques et aux rythmes des établissements. L’image évolue, l’espace se transforme, et chacun est invité à porter un regard neuf sur le lieu qu’il traverse ou occupe.

Quels sont les bénéfices documentés pour les patients, les soignants et les visiteurs ?

Un effet démontré sur l’anxiété et la gestion de la douleur

Plusieurs recherches montrent que l’environnement visuel joue un rôle direct sur l’état émotionnel des patients. Une étude réalisée au Guy’s Hospital de Londres (Perron et al., 2019) — où des projections de forêts, mers et nuages habillent les salles d’attente et les couloirs — indique une réduction de 20 à 30 % du niveau de stress déclaré par les patients avant des procédures anxiogènes. Ce n’est pas anodin : l’anxiété a un effet avéré sur la douleur ressentie, la tension artérielle et même le temps de récupération (source : NIH).

  • Des programmes de réhabilitation pédiatrique de l’Hôpital Necker (Paris) observent une plus grande coopération des enfants lors des soins lorsque le décor numérique propose une évasion sensorielle (source : conférence de l’AP-HP, 2023).
  • Les patients en oncologie, exposés à des paysages numériques, jugent leur séjour comme « moins pesant », selon une enquête réalisée à l’Institut Curie.

Un impact sur les professionnels et le collectif de soin

Les bénéfices ne concernent pas uniquement les patients. L’environnement influe aussi sur la qualité de vie au travail des soignants. Dans l’EHPAD Les Jardins d’Arcadie (Nantes), la diffusion quotidienne de « bulles numériques » (courtes projections immersives au plafond des espaces de pause) a permis de diminuer de 20 % l’absentéisme pour épuisement professionnel sur une année (source : bilan interne, 2022).

Le collectif tout entier est touché : une atmosphère moins anxiogène participe à la prévention des tensions et favorise la convivialité, y compris dans les espaces où patients et familles se croisent.

Des expériences et initiatives qui font référence

  • À l’Hôpital Avicenne de Bobigny, l’association Art dans la Cité investit depuis plus de dix ans les espaces de soins avec des installations vidéographiques sur-mesure. En 2022, leur projet « Exuvies » — une projection murale évoquant la respiration d’un océan — a transformé une unité de soins intensifs. Les retours des soignants font état d’une baisse de l’agitation nocturne et de la perception de stress chez les patients.
  • Le projet Sky Inside au Royaume-Uni propose des « fenêtres virtuelles » en plafonnier. Appuyé par NHS Trusts, ce dispositif est testé dans des salles d’opération et chambres sans fenêtre, avec une forte demande des professionnels pour l’extension du programme (The Guardian).
  • Institut Curie : le programme « Rêveries numériques » a accompagné la rénovation du service d’oncologie pédiatrique. Les parents témoignent sur l’amélioration de l’ambiance durant les chimiothérapies longues, créant « un autre rapport au temps et à la maladie ».

Quelles formes peut prendre la projection numérique ?

De l’installation poétique à l’outil interactif, la palette des projections numériques est vaste.

  • Projections immersives (murs, plafonds, sols) : plongées dans des paysages, des œuvres d’art, des jeux sensoriels, en toute discrétion ou de façon spectaculaire (ex. : dôme immersif pendant des séances de rééducation).
  • Projections interactives : le mouvement, la voix ou la présence modulent l’image. Assez répandu en pédiatrie, cela favorise le jeu et la distraction (ex. : le projet TOGETHER par l’artiste Adrien M. & Claire B.).
  • Œuvres génératives : visuels créés en temps réel, souvent non narratifs, qui varient en fonction de données (lumière, météo locale, fréquence cardiaque, etc.).
  • Simples décors numériques : diffusion d’œuvres d’art, de photos, d’extraits animés adaptés pour les lieux d’attente (ex. : collections du Centre Pompidou accessibles en streaming via écrans et projecteurs).

Quels sont les enjeux et points de vigilance ?

Appropriation, sur-mesure et éthique

  • Adéquation au lieu et au public : choisir des contenus adaptés à la culture, à l’âge et à la pathologie des personnes accueillies (par exemple éviter les images trop lumineuses, agitées ou anxiogènes).
  • Respect des rythmes de vie : modulation de la lumière, des couleurs et des dynamiques selon les moments de la journée.
  • Concertation : réflexion conjointe entre soignants, artistes, responsables de site et même usagers, pour penser les installations et leur usage.
  • Confidentialité et espaces de repos : attention à ne pas encombrer les espaces de soin ou d’intimité de stimulis visuels contre-productifs.

La question du coût est réelle, mais plusieurs dispositifs entrants étaient initialement réservés au secteur culturel ou à l’événementiel, et sont désormais accessibles grâce à la mutualisation, à la location de matériel, ou grâce à des financements spécifiques (ex. : appels à projets Culture et Santé des ARS).

En outre, la pérennisation demande un suivi régulier, une maintenance technique, mais aussi une dimension d’évaluation pour mesurer l’impact à long terme.

Des perspectives pour demain : vers une culture du soin augmentée

Les projections numériques ne sont pas un remède universel. Mais elles témoignent d’un changement de paradigme dans la façon de penser les espaces de soin et la place du sensible et du culturel dans l’accompagnement. Selon le rapport « Ars et espaces de santé » mené en 2022 (Ministère de la Culture, France), plus de 150 hôpitaux français expérimentent aujourd’hui des dispositifs numériques artistiques à divers degrés, qu’ils soient éphémères ou intégrés à l’architecture.

La prochaine étape ? Des expériences de co-création, où les patients eux-mêmes deviennent acteurs de l’ambiance numérique (création collective d’œuvres projetées, ateliers d’animation, etc.), ouvrant la voie à une relation au soin dynamique et partagée. L’essor rapide de l’intelligence artificielle pourrait également permettre de personnaliser encore davantage ces environnements, selon les besoins émotionnels du moment.

Au fond, intégrer des projections numériques, c’est reconnaître que la qualité de l’environnement de soin conditionne — en partie — la qualité du soin lui-même. Ce n’est pas seulement embellir le lieu, mais agir sur un « climat de soin », à la fois visible et invisible, qui relie patients, aidants, soignants, familles… autour d’une même expérience sensible, partagée et réparatrice.

Sources principales : ARS Île-de-France, Ministère de la Culture (France), The Guardian, Le Moniteur, NIH, Association Art dans la Cité, conférences AP-HP, Bilan Les Jardins d’Arcadie.

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