Peindre pour se réparer ? Impacts et enjeux des ateliers de peinture en psychiatrie

17 septembre 2025

Le geste de peindre en psychiatrie : bien plus qu'une activité occupée

Dans les établissements psychiatriques, les ateliers de peinture sont devenus en quelques décennies une pratique courante aux côtés d’autres activités artistiques. Mais leur effet va largement au-delà d’une simple diversion ou “occupation thérapeutique”. En questionnant les liens entre art, création et santé mentale, il s’agit de comprendre ce que produit, concrètement, cette rencontre entre patients, couleurs et toiles. Les impacts des ateliers de peinture sont aussi variés que profonds, allant d’effets émotionnels tangibles à des transformations plus subtiles dans la trajectoire des soins. Étudions-les à la lumière de travaux scientifiques, d’observations de terrain et de retours d’expérience récents.

Une baisse mesurable de l’anxiété et des symptômes dépressifs

Nombreux sont les chercheurs à s’être penchés sur les effets des ateliers de peinture en psychiatrie. Les résultats sont nets : peindre ensemble, de façon régulière, peut faire baisser certains symptômes. L’une des études majeures menée par l’équipe du Professeur Giroux au CHU de Reims (2020)[1] montre que, chez des patients hospitalisés souffrant de troubles anxieux sévères, dix séances de peinture hebdomadaires ont entraîné :

  • Une réduction de l’anxiété évaluée via l’échelle de Hamilton (baisse moyenne de 5,8 points)
  • Une diminution modérée mais significative de symptômes dépressifs (échelle BDI : -4,2 points en moyenne)
  • Un meilleur maintien de la concentration et une diminution des idées obsédantes chez certains patients psychotiques

Ce type de résultats recoupe ceux d’autres recherches internationales, comme l’analyse systématique de Myers et al. publiée dans la revue (2018), qui synthétise plus de trente études et conclut à des effets modérés à forts sur l’anxiété, l’humeur dépressive et la perception de soi.[2]

Le corps en jeu : comment la peinture réactive le lien corps-esprit

Peindre n’est pas qu’un geste créatif abstrait : c’est aussi une expérience corporelle ancrée. Pour de nombreux patients atteints de troubles psychiatriques, la relation au corps peut parfois être fragilisée, marquée par le retrait ou l’hyper-contrôle. Les ateliers de peinture sollicitent plusieurs sens :

  • La motricité fine (maniement du pinceau, mélange des couleurs)
  • La spatialisation (occupation de l’espace sur la toile, anticipation des gestes)
  • L’expérimentation sensorielle (texture de la peinture, odeur, résistance du support)

Certaines équipes, comme celle du Centre Hospitalier de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or (Lyon), notent que les patients psychotiques sont souvent les plus “accrochés” à cette dimension sensorielle, et que l’atelier devient parfois un point de départ pour verbaliser d’autres sensations ou émotions jusqu’alors difficiles à nommer. Christine Ménétrier, art-thérapeute, parle même de “récupération sensorielle progressive”.

Un espace de parole différent : la peinture comme médiateur

Les ateliers de peinture en psychiatrie ne remplacent pas la psychothérapie verbale, mais ils créent un espace où une autre forme de parole émerge : par l’image, l’action, le regard de l’autre. Plusieurs enquêtes ethnographiques, dont celle de l’INSERM en 2015[3], relèvent :

  • Une augmentation de la prise de parole spontanée après les séances, en particulier lors de temps de partage autour des réalisations
  • Une valorisation du travail de chacun qui redonne confiance (“C’est la première fois que je montre quelque chose dont je suis fier”, témoigne un participant en hôpital de jour à Paris)

Dans 70 % des ateliers observés par l’équipe de J. Brossard (étude menée dans trois CMP d’Ile-de-France en 2018), au moins un patient s’est exprimé pour la première fois devant le groupe après avoir présenté sa peinture. Ces moments deviennent des déclencheurs de paroles sur soi, sur son passé, ou sur ses angoisses, facilitant parfois la relation thérapeutique globale.

Effets sur l’estime de soi et la projection dans l’avenir

L’un des enjeux les plus délicats en psychiatrie reste la restauration de l’estime de soi abîmée, que ce soit par la maladie ou la stigmatisation. Les ateliers de peinture agissent sur ce levier de manière concrète, souvent observable par l’équipe soignante :

  • Certains patients, initialement en retrait, osent exposer leurs œuvres lors d’accrochages collectifs ou de rendez-vous institutionnels (exemple : la participation de patients du CH Le Vinatier à la Biennale Hors Normes de Lyon)
  • La peinture permet de produire des objets concrets “hors du soin”, supports possibles d’échanges avec l’extérieur (famille, visiteurs…)
  • La répétition du geste et la reconnaissance par le groupe, voire par des artistes professionnels invités, a un effet durable sur l’image de soi

Dans une étude longitudinale menée sur 18 mois au CHS de Clermont-de-l’Oise (, 2021)[4], 62 % des patients participant régulièrement à des ateliers de peinture ont rapporté une amélioration notable de leur sentiment d’utilité et une diminution de leur auto-dévalorisation.

Un vecteur d’amélioration de la vie institutionnelle

L’impact des ateliers de peinture ne s’arrête pas à l’individu : il rejaillit souvent sur la dynamique du service. Plusieurs études de terrain soulignent des effets collectifs parfois inattendus :

  • Amélioration de la cohésion de groupe, diminution des tensions dans les unités fermées
  • Création d’espaces de coopération entre patients, soignants, voire familles (exemple : fresques collectives, expositions internes, projets participatifs)
  • Effet “passeur” : certains patients deviennent à leur tour des animateurs ou transmetteurs, renforçant leur sentiment d’appartenance et d’utilité

Ce sont parfois les dispositifs collectifs associés à la peinture (accrochages éphémères, ateliers intergénérationnels, collaborations avec des artistes venus de l’extérieur) qui redynamisent la vie institutionnelle, favorisent la circulation dans les espaces et contribuent à la lutte contre l’isolement souvent ressenti dans les lieux de soin.

Les limites et précautions autour de ces effets bénéfiques

Si les retours sont globalement positifs, il serait réducteur de peindre un tableau idyllique. Plusieurs éléments de vigilance sont régulièrement évoqués :

  • La nécessité d’un accompagnement professionnel formé (art-thérapeutes, plasticiens, équipe soignante sensibilisée) pour éviter certains écueils : surinvestissement, remise en cause du soin, surcharge émotionnelle pour le patient
  • Le respect du rythme de chacun : l’atelier de peinture doit rester un espace de liberté, jamais imposé de façon autoritaire
  • Les effets ne sont ni automatiques ni universels : les bénéfices varient selon les profils, les pathologies, l’ancienneté de la maladie et la nature du dispositif

Une synthèse publiée dans le (Boone et al., 2019)[5] précise que l’efficacité des ateliers dépend fortement de la qualité de l’encadrement, du climat sécurisant, et de l’intégration de ces ateliers dans le projet de soin global.

Quelques freins à lever dans les établissements psychiatriques

Malgré leur intérêt, la diffusion des ateliers de peinture se heurte à certains obstacles :

  • Moyens humains et logistiques parfois restreints (pas de salle dédiée, manque de matériel ou d’animateurs formés)
  • Variabilité des représentations parmi les équipes soignantes (“l’art c’est pour les artistes”, “ça ne soigne pas vraiment…”)
  • Difficulté à retenir certains patients, à capter leur motivation sur la durée

La place réservée à l’art en psychiatrie dépend encore de la volonté institutionnelle. Pourtant, de nombreux projets pilotes montrent qu’une prise en compte structurée de la création artistique, intégrée au soin sans le réduire à un outil de “normalisation”, peut changer le climat d’un service entier.

Des ouvertures : relier art, soin et communauté

L’évolution du champ “arts et santé mentale” tisse aujourd’hui de nouveaux liens entre l’hôpital, la cité et la création contemporaine. Certains ateliers de peinture donnent naissance à des collaborations inédites avec :

  • Des artistes “en résidence” au sein des unités, invitant les patients à co-produire des œuvres visibles à l’extérieur
  • Des lieux culturels partenaires qui accueillent expositions et actions de médiation (exemple : La Biennale d’Art et Psychiatrie de Marseille, le programme “Culture à l’Hôpital” du ministère de la Santé)
  • Des passerelles vers le médico-social et la sortie de l’hôpital, renforçant l’inclusion sociale

Cette ouverture remet en question la frontière classique entre “l’art-thérapie” et la création artistique “légitime”. De plus en plus d’établissements encouragent l’émergence d’une “scène brute” qui puise dans l’expérience psychique singulière des participants et suscite de nouvelles formes de dialogue avec la société.

Regards croisés : témoignages de patients et de professionnels

Un atelier de peinture en psychiatrie ne ressemble jamais à un autre. Derrière chaque séance, des histoires singulières se dessinent :

  • “J’ai l’impression d’être ailleurs, d’oublier la maladie. Les couleurs, c’est comme une histoire que j’écris.” (Patient du CHS de Vannes, cité par le site Santé Mentale)
  • “C’est souvent la première fois qu’ils se voient capables de mener un projet, d’aller jusqu’au bout d’une œuvre.” (Art-thérapeute, CH Sainte Anne, Paris)
  • “Les ateliers bousculent les habitudes : ils ouvrent à la surprise, à la découverte de soi et des autres.” (Cadre infirmier)

Ces voix rappellent que l’impact des ateliers de peinture ne se traduit pas seulement en chiffres ou en échelles de symptômes. Peindre en psychiatrie, c’est aussi se réconcilier, un temps, avec la possibilité d’agir, d’exprimer, de créer.

Pour aller plus loin : ressources et initiatives exemplaires

L’enjeu n’est plus de prouver que les ateliers de peinture ont des effets en psychiatrie : la littérature ne cesse de croître et les initiatives fleurissent. Il s’agit désormais de renforcer, diversifier, documenter et soutenir ces pratiques de manière pérenne, en respectant la singularité des parcours et des institutions. Car, à la croisée du soin et de la création, l’atelier de peinture reste un espace où, malgré la maladie, l’humain persiste à inventer, à rêver et à tisser du lien.

Sources principales citées :
  • [1] Giroux J-L et al., CHU de Reims, 2020
  • [2] Myers et al., “Painting interventions and mental health”, The Arts in Psychotherapy, 2018
  • [3] INSERM, “Arts plastiques et santé mentale”, 2015
  • [4] Revue Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, 2021
  • [5] Boone S. et al., Journal of Mental Health, 2019

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