Inventer ensemble : pratiques et enjeux de la co-création artistique en institution

20 juillet 2025

Définir la co-création en milieu de soin : entre démarche artistique et processus relationnel

Co-concevoir une œuvre visuelle avec des patients ou des résidents, c’est ouvrir un espace de partage où l’artiste devient facilitateur et le participant acteur de la création. Cela va bien au-delà de la simple participation à un atelier : il s’agit d’un processus où toutes les étapes – conception, expérimentation, choix esthétiques et réalisation finale – émergent d’un dialogue nourri.

En France, cette approche s’est développée à l’aune de la charte « Culture et santé » (2007) qui affirme l’importance de l’accès à l’art pour tous, y compris en situation de vulnérabilité (Ministère de la Culture, 2007). Depuis, des centaines de projets ont vu le jour, associant plasticiens, patients, résidents, équipes soignantes, familles et parfois usagers du territoire.

Co-créer, ici, c’est explorer comment le commun peut s’inventer autour d’un geste artistique, tout en tenant compte de l’institution, du soin, et de la singularité de chacun.

Pourquoi co-concevoir ? Intérêts et bénéfices

  • Prendre part au processus : La co-création renverse le schéma classique de l’artiste qui produit pour un public passif. Elle valorise l’expression individuelle et collective, accueillant la multiplicité des gestes, des voix, des histoires personnelles.
  • Favoriser l’empowerment : Plusieurs études (Muller et al., 2016, The Arts in Psychotherapy) montrent que les patients impliqués dans la conception d’œuvres ressentent une augmentation de leur estime de soi et une meilleure perception de leur pouvoir d’agir.
  • Renforcer les liens et ouvrir des espaces de parole : Lorsqu’on crée ensemble, on décloisonne les rôles, on partage autrement les espaces, parfois même les décisions. Dans certaines unités de soins palliatifs, des fresques collectives ont permis à des patients et soignants de tisser de nouveaux liens, moins hiérarchiques, plus horizontaux (source : Observatoire de la qualité de vie au travail).
  • Susciter un sentiment d’appartenance : Les œuvres co-conçues sont souvent installées dans des lieux fréquentés au quotidien, elles sont sources de fierté et participent à forger une mémoire commune.

Étapes-clés de la co-conception d’une œuvre visuelle

1. Penser en amont : préparation, diagnostic, intention

Chaque projet naît d’un contexte : type d’institution (hôpital, EHPAD, centre de réadaptation...), publics concernés, temporalité, espaces disponibles. Mieux vaut commencer par un temps d’observation et d’échange avec les équipes en place. Ce diagnostic permet d’identifier :

  • Les attentes et les envies des participants potentiels
  • Les contraintes (mobilité, fatigabilité, capacités cognitives, outils autorisés...)
  • Les espaces mobilisables
  • Le rythme du projet adapté aux réalités institutionnelles

Fixer une intention claire, mais ouverte (ex : “réaliser une fresque qui raconte la vie quotidienne du service”, plutôt que “décorer un mur”) laisse le champ à l’imprévu, à la singularité. Il est utile ici d'associer précocement pairs-aidants, représentants des résidents, voire familles.

2. Sélectionner l’artiste et les partenaires

Le choix de l’artiste ou du collectif n’est pas anodin. Expérience en co-création, souplesse, disposition à travailler avec des personnes fragilisées, mais aussi pédagogie sont essentielles. Plusieurs institutions développent des collaborations pérennes avec des artistes prescripteurs de participation active (ex : La Fabrique des Impossibles, Les Ateliers du Prévôt, Les Arpenteurs de l’Imaginaire…).

Les équipes éducatives, paramédicales, ou animatrices, quand elles sont associées dès l’amont, servent d’appui logistique et garantissent la continuité du projet dans le quotidien du lieu.

3. Construire la première rencontre : installation d’un climat de confiance

L’accueil des participants, dans un espace pensé pour l’échange, est déterminant. Parfois, une exposition d’œuvres inspirantes, la présentation de matériaux, ou le partage d’expériences passées aident à poser un climat propice. Les premiers temps visent davantage la découverte, l’exploration sensorielle, l’installation du rapport de confiance, que la production d’une œuvre en tant que telle.

Réserver un temps au récit, à la présentation des envies ou peurs, ancre le projet dans la réalité de chacun. Dans certaines unités, un “mur d’idées” évolutif accueille les premiers élans, sans hiérarchie d’importance.

4. Atelier de conception collective : méthodologie et supports

C’est souvent ici que la posture de co-création prend tout son sens : quitter la seule “transmission” pour adopter la co-élaboration. Quelques méthodes :

  • Le “brainstorming visuel” : Utiliser dessins, mots, images découpées dans des magazines, pour composer ensemble une “carte d’inspirations”.
  • Les échantillons ou prototypes : Concevoir des petits morceaux ou “échantillons” (ex : carreaux, fragments de collage, portions de fresque) pour valider ensemble un vocabulaire formel ou chromatique.
  • Le storytelling visuel : Raconter une histoire collective, puis choisir comment la traduire plastiquement (exemple développé à l’Hôpital Érasme, Bruxelles, 2019).
  • L’expérimentation par le geste : Favoriser l’essai-erreur, la découverte intuitive, qui valorise le faire plutôt que la performance technique.

C’est à ce stade que le rôle de l’artiste comme modérateur et traducteur prend toute son importance. Il s’agit d’accueillir l’ensemble des propositions, de valoriser la pluralité, puis de dégager un projet commun.

5. Passage à la réalisation : soutenir l’engagement, s’ajuster en continu

La phase de production concrète est souvent la plus visible, mais elle suppose une logistique fine : gestion du calendrier, adaptation aux rythmes des participants (ateliers courts, possibilité de relais entre séances), prise en compte de la fatigue ou de la fluctuation des états de santé.

Chaque participant·e doit pouvoir laisser sa trace, quelle que soit sa capacité : main posée sur la toile, choix d’une couleur, contribution à l’accrochage, écriture d’un mot, etc. Dans certains ateliers, on organise des relais où chaque personne réalise une étape, l’œuvre gardant ainsi une mémoire collective du passage de chacun.

Des outils modulaires ou adaptés sont souvent de mise (pinceaux larges, supports légers, formats mobiles…), inspirés des pratiques en art-thérapie ou en design social (Culture.gouv.fr, 2023).

6. Valorisation du projet : présentation et transmission

Documenter les étapes, photographier, filmer, recueillir les mots et témoignages qui jalonnent la création : cela sert à la fois à valoriser l’engagement des participants et à nourrir la mémoire du lieu. Beaucoup d’expériences montrent que la “restitution” (exposition, inauguration, livret, vidéo) constitue un temps fort, générateur de fierté et d’échanges plus larges avec familles, visiteurs, personnels extérieurs.

  • Une étude menée auprès de 14 EHPAD de la région PACA (Fondation de France, 2021) met en avant que 87% des résidents ayant participé à des projets artistiques collectifs souhaitent réitérer l’expérience et se sentent plus intégrés à la vie de leur établissement.
  • L’inauguration devient aussi, parfois, un espace de reconnaissance de compétences insoupçonnées, ou tout simplement un moment de joie partagée hors du soin.

Points de vigilance et écueils à éviter

  • Projet imposé : Même avec d’excellentes intentions, une œuvre “imposée” sans consultation réelle provoque frustration ou rejet. Il s’agit de garantir à chaque étape la possibilité réelle de participer… ou de ne pas participer, sans jugement ni stigmatisation.
  • Déséquilibre des pouvoirs : L’artiste ou l’équipe peut, parfois inconsciemment, orienter tout le processus. L’une des pistes est d’autoévaluer régulièrement la posture et d’ouvrir des espaces de débat ou de feedback.
  • Oubli de la continuité : Sans relais institutionnel (animateurs, soignants, direction), l’œuvre risque d’être “figée”, voire délaissée après son installation. Anticiper un relais, une transmission, voire une “mise à jour” de l’œuvre, participe à son appropriation par tous.
  • Accessibilité technique : Adapter les matériaux et l’installation (hauteur, type de pinceaux, supports mobiles…) permet d’inclure le plus grand nombre possible de participants, ce qui favorise la réussite du projet (Guide Culture & Handicap, Ministère de la Culture, 2018).

Des exemples : inspirations et initiatives récentes

  • Fresque du “Temps suspendu” au Centre Hospitalier du Mans (2022) : 22 adultes en psychiatrie, avec familles et équipe, ont co-élaboré une fresque de 9 mètres à partir de motifs autobiographiques, dessins d’enfance et récits partagés, guidés par l’artiste Cécile Betsch. La diversité des traces (empreintes, mots, objets collés) révèle la richesse des interactions.
  • “Portraits en mouvement” à l’EHPAD Saint-Gatien Tours (2021) : Photographe et artistes-peintres ont sollicité les résidents pour composer une galerie visuelle évolutive : portraits retravaillés, collages réalisés à plusieurs mains, espace d’exposition permanent. Le projet a permis d’améliorer l’estime de soi et les interactions entre résidents (source : La Nouvelle République).
  • Installation “Une chambre à soi” (Fondation Cognacq-Jay, 2020) : Résidents d’EHPAD et personnels ont élaboré collectivement des objets textiles, broderies, accumulations de traces, déployés ensuite dans la salle commune. Le processus long (5 mois) a été documenté dans un livre-mémoire.

Des outils pour aller plus loin

Ouverture : vers de nouveaux territoires de la création partagée

Si le champ de la co-création visuelle en milieu de soin s’est considérablement enrichi ces dernières années, les pratiques et les modalités restent en perpétuelle évolution. L’intégration du numérique, les résidences artistiques à distance, ou encore la participation des proches s’ouvrent comme de nouveaux terrains d’expérimentation.

Ces démarches invitent à repenser la notion d’auteur, de public, d’œuvre finale, mais aussi à interroger l’équilibre délicat entre institution, création et autonomie des personnes. Partout, la co-création artistique façonne, discret mais puissant, un autre visage du soin : inventif, ouvert, résolument centré sur l’humain.

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