Ateliers d’écriture en psychiatrie : principes, pratiques et points de vigilance

13 septembre 2025

Pourquoi proposer un atelier d’écriture en service psychiatrique ?

L’écriture s’invite depuis plusieurs décennies dans les établissements de santé, et plus particulièrement en psychiatrie. Selon la Fédération Interrégionale du Livre et de la Lecture, on estime que près de la moitié des structures hospitalières proposant une animation culturelle ont déjà accueilli ou accueilleront un atelier d’écriture (source : FILL).

Mais pourquoi tant d’intérêt pour cette pratique ? L’écriture possède des vertus reconnues : elle permet l’expression des émotions, facilite la mise en mots de l’intime, agit comme outil de reconstruction pour des personnes traversant des épisodes de souffrance psychique. Un atelier favorise également un espace collectif, hors du cadre strict du soin, où chaque participant retrouve une liberté de ton et de création, souvent mise à mal par la pathologie ou l’hospitalisation.

Préparer l’atelier : démarche et partenaires

Rencontrer l’équipe soignante 

  • Co-construire : Un atelier réussi est toujours élaboré en lien étroit avec les équipes de soins, psychiatres et infirmiers inclus. Ils connaissent les patients, évaluent le “climat” du service, préviennent des situations de crise, ajustent les modalités selon l’état général du groupe.
  • Identifier le public : Le diagnostic du service éclaire la démarche : âge, pathologies, niveau de fatigue, antécédents en atelier… Ces éléments influent sur la durée, le format, le rythme des séances.
  • Sécurité et cadre : Anticiper les situations potentiellement déstabilisantes (ex. abandon brutal de séance, agressivité verbale) est crucial. La présence d’un référent soignant est souvent recommandée mais doit rester discrète, pour préserver l’espace de liberté propre à l’atelier d’écriture.

Fixer des objectifs réalistes

  • Créer un espace d’expression sécurisé (ne pas viser la “performance littéraire”)
  • Favoriser l’écoute, le respect et le non-jugement
  • Proposer des jeux d’écriture permettant à chacun de cheminer à son rythme

Dans certains services, l’atelier d’écriture vient compléter des dispositifs thérapeutiques existants (art-thérapie, groupes de parole) mais il n’a pas vocation à se substituer à un soin médical. Il s’agit bien d’une rencontre culturelle, qui n’ignore pas le contexte psychiatrique.

Construire une séance : outils, supports, postures

Quel dispositif privilégier ?

  • Petit groupe – Entre 3 et 8 participants est le format idéal pour garantir une parole possible, fluide, sans intimider ceux qui peinent à s’exprimer.
  • Fréquence et durée – Les séances oscillent en général entre 45 minutes et 1h30, selon le niveau d’attention et d’endurance du groupe : mieux vaut favoriser le rythme court et régulier plutôt qu’une session exceptionnelle trop longue.
  • Lieu – Préférer une salle hors du passage, lumineuse, confortable. Le cercle facilite la capacité d’écoute.

Il est préférable de bannir microphones, enregistreurs et exposés frontaux : l’atelier valorise l’horizontalité et la participation active, jamais l’obligation de résultat.

Quels jeux d’écriture pour un public en psychiatrie ?

  • Entrées simples : acrostiches, cadavres exquis, listes (par exemple “Les lieux où je me sens bien”), petits poèmes collectifs.
  • Supports : Images (photographies, cartes postales), extraits d’ouvrages, musique, objets de la vie quotidienne servent de déclencheur à l’imaginaire.
  • Cadre : Toujours donner une consigne claire, distincte du jugement moral ou littéraire ; favoriser la spontanéité des ratures et bifurcations.
  • Lecture à voix haute facultative : la restitution n’est jamais obligatoire. Parfois une lecture par le médiateur, sur autorisation, permet de protéger les plus vulnérables.

Dans un rapport publié par l’INSA de Toulouse en 2021, 72% des ateliers menés en psychiatrie privilégient des formats ludiques et non linéaires, pour ménager l’attention fluctuante ou la difficulté à structurer des pensées trop complexes (source : oatao.univ-toulouse.fr).

Posture de l'animateur : attention, écoute et adaptation

  • Neutralité bienveillante : L’animateur n’est ni juge ni thérapeute. Il accueille, reformule, absorbe les silences ou les débordements éventuels. Il doit savoir reconnaître les signaux de fragilité (repli, agitation) et transmettre le relais si nécessaire à l’équipe soignante.
  • Souplesse sur la participation : Autoriser l’entrée et la sortie en cours de séance, adapter les supports aux troubles de la concentration (dyslexie, anxiété, aphasie…)
  • Droit à la fiction : Inviter à inventer : écrire vrai ou faux, faire parler un personnage, partir d’une image… Pour certains patients, se distancier de la réalité immédiate permet plus de sécurité psychique.
  • Valoriser chaque production : Féliciter l’élan, jamais forcer la lecture ni la sociabilité.

L'atelier est souvent vécu comme un rare moment sans injonction, où la “norme” s’efface. Il devient alors espace de suspension, où la douleur, l’isolement, la contradiction peuvent se dire autrement.

Gestion des situations sensibles et rôle du cadre

Risques spécifiques et réponses

  • Douleur psychique aiguë : La parole écrite peut faire surgir des émotions brutes (désespoir, colère) : le médiateur veille à ne jamais relancer sur un terrain à risque, ni à chercher à tout prix une “sortie” positive au texte.
  • Confidentialité : Tout récit partagé dans l’atelier appartient à l’instant collectif, sauf risque de danger immédiat qui impose de prévenir l’équipe.
  • Participation fluctuante : Laisser la porte ouverte, accepter que certains ne produisent pas chaque fois, respecter le non-verbal.
  • Coanimation : En cas de groupe fragile, la présence d’un second médiateur-ou d’un soignant formé à l’animation culturelle- est un atout majeur.

Pour rappel, selon l’Observatoire National des Pratiques Culturelles en Santé, 90% des institutions ayant testé l’atelier écriture en psychiatrie recommandent une adaptation “au cas par cas” et déconseillent tout automatisme, chaque contexte variant grandement en fonction de la typologie des patients et de l’équipe (ONPCS).

Évaluer l’impact de l’atelier écriture en service psychiatrique

Indicateurs qualitatifs et quantitatifs

  • Capacité d’un patient à s’inscrire dans le collectif, à produire (même partiellement)
  • Taux de participation renouvelée (combien réitèrent, combien décrochent)
  • Amélioration de certaines dimensions du bien-être rapportées par les patients : baisse de l’anxiété, expression plus fluide, retour du plaisir et sentiment d’utilité
  • Feedback de l’équipe soignante sur l’intégration de l’atelier dans la vie du service

Une étude menée par l'Université Paris-Descartes en 2019 (>90 participants, quatre services) notait : 68% des patients estimaient que l’atelier d’écriture avait “adouci” leur ressenti de l’espace hospitalier, et 56% déclaraient une amélioration du dialogue avec l’équipe soignante grâce à ce temps culturel partagé (source : L’Information Psychiatrique, 2019).

Réussites et écueils : témoignages et recommandations

Anecdotes choisies et points de vigilance

  • Création d’un recueil collectif : Dans un hôpital de l’Yonne, le recueil manuscrit réalisé lors d’un cycle d’atelier a permis d’impliquer les familles, via une lecture publique confidentielle en salle de réunion. Certains participants, réfractaires à toute “production écrite” au départ, ont contribué à la sélection finale du titre. Cela a renforcé leur estime d’eux-mêmes et permis de souligner l’impact positif de la démarche.
  • Dérives à surveiller : Imposer la thématique “de la maladie” ou “du séjour hospitalier” s’avère bloquant pour certains. Un médiateur témoignait que des consignes trop axées sur l'introspection intensifient le sentiment de vulnérabilité sans apporter de soulagement.
  • Équilibre à trouver : La créativité naît souvent d’espaces imprévus. Accepter parfois l’absurde, l’humour, ou l’imaginaire - quitte à s’éloigner du “vécu” immédiat - libère la parole et dynamise les séances.

Ressources utiles et pour aller plus loin

  • Association Remue.net : propose des carnets de séances et des ressources gratuites pour animateurs débutants (remue.net).
  • Adosphère : Projet d’ateliers menés auprès d’adolescents hospitalisés à la Pitié-Salpêtrière. Retour d’expériences analysé dans le journal “Santé mentale” (n°223, 2017).
  • L’Atelier des écritures (C.H. Sainte-Anne, Paris) : Publications en ligne sur les dispositifs et retours soignants (GHT Paris).
  • Livre “L’écriture, soin et création” : Sous la direction de S. Gatti, éditions Erès, 2022.

Pour réinventer l’espace du soin

Organiser un atelier d’écriture en service psychiatrique relève à la fois du geste quotidien et de l’ajustement permanent. Au fil du temps, la pratique s’affine : écouter, décoder, donner (à lire, à imaginer, à inventer), s’effacer aussi. Si les ateliers connaissent parfois des remises en cause – fatigue, refus du groupe, crises inattendues – ils témoignent, en repoussant les murs du soin, d’une formidable capacité à réhumaniser l’hôpital. Les mots font bouger les regards, la dignité circule. Entre fragilités et puissances retrouvées, c’est tout un espace de reconstruction qui se dessine.

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