Rendre les familles actrices : les clés de la participation à un projet d’arts vivants à l’hôpital

7 septembre 2025

Pourquoi une implication active des familles est essentielle

À l’hôpital, le lien avec les familles reste un pilier du bien-être des résidents, reconnu par de nombreux travaux, notamment dans le champ du soin des personnes âgées ou handicapées (Inserm, 2019). Les projets culturels, et particulièrement ceux relevant des arts vivants, enrichissent ces liens en ouvrant des espaces d’échange, de partage et parfois de réinvention des rôles familiaux.

  • Renforcer l’ancrage affectif : L’implication des familles contribue à créer une continuité entre l’hôpital et la vie « extérieure », aidant les résidents à se sentir moins isolés.
  • Soutenir l’estime de soi : Les familles qui participent, témoignent d’une reconnaissance du potentiel créatif de leur proche, renforçant leur sentiment de compétence et d’appartenance.
  • Mieux comprendre la démarche de soin : En découvrant le projet artistique de l’intérieur, les proches ajustent parfois leur regard sur le handicap ou la maladie. D’après une étude menée en 2022 par le Ministère de la Culture et la Fédération Hospitalière de France, 74 % des établissements ayant intégré les familles à un projet arts&soin relèvent une amélioration significative de la communication entre équipes et proches.

Repérer les freins et lever les obstacles à la participation

Si l’idée d’associer les familles fait consensus, la pratique révèle de nombreux points de vigilance. Plusieurs obstacles, parfois invisibles, freinent leur engagement :

  • La contrainte de temps : La réalité de la vie familiale, les distances géographiques, les obligations professionnelles compliquent la participation régulière.
  • La peur du regard et du jugement : Certains proches redoutent d’être exposés, de ne pas comprendre les codes de l’art vivant ou d’être confrontés à l’expression de la maladie.
  • L’information tardive ou inadaptée : Un projet lancé sans concertation préalable ni explication claire peut donner l’impression d’un « club fermé » réservé aux résidents ou aux professionnels.
  • Un sentiment d’inutilité : Lorsque la place de la famille n’est ni pensée, ni nommée, la tentation est grande de rester spectateur passif.

Penser l’implication en amont : co-construire et anticiper

Impliquer les familles ne s’improvise pas « en bout de course ». Les projets d’arts vivants les plus fertiles réservent en amont un espace de parole aux proches lors de la conception.

  1. Identifier les attentes et les ressources : Organiser une réunion d’information ou un temps de consultation permet de recueillir les idées, les craintes et les disponibilités. La Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France recommande la tenue d’ateliers « d’écoute active » regroupant familles, soignants et artistes en tout début de parcours.
  2. Élaborer des rôles adaptés : Impliquer ne signifie pas imposer de « faire » ; certains préféreront soutenir en aidant à installer, d’autres participeront à l’animation, la captation photographique, ou choisiront d’être de simples spectateurs engagés. L’essentiel est que ce choix soit respecté.

Des stratégies concrètes pour impliquer les familles

Soigner la communication tout au long du projet

L’information des familles doit être régulière, claire et multiforme. Plusieurs supports peuvent être mobilisés :

  • Lettre d’information personnalisée : Présenter le projet, sa temporalité, les intervenants et les espaces d’interaction proposés.
  • Supports visuels : Affiches, panneaux dans les zones de passage, petits livrets explicatifs glissés dans les chambres facilitent l’appropriation du projet.
  • Réseaux numériques : Dans certains EHPAD, des groupes privés sur WhatsApp ou Facebook permettent de relayer des photos, de courts extraits vidéo ou les impressions des artistes, à destination des familles, y compris les plus éloignées (voir Le Monde, 2023, « L’Ehpad connecté : la culture au bout du fil »).
  • Relais des équipes soignantes : Donner aux infirmiers, aides-soignants, agents d’accueil des éléments concrets pour informer et rassurer les familles.

Proposer une palette de modes d’implication

Les projets les plus inclusifs sont ceux qui offrent aux familles plusieurs « portes d’entrée » :

  • Participer à la création : Ateliers parents-enfants ou familles-résidents, improvisations conjointes, création de décors en binôme… Ces expériences font émerger d’autres formes de dialogue.
  • Espace d’expression : Carnets de témoignages, arbres à souhaits ou murs d’expression où chacun dépose son message, physiquement ou à distance, valorisent la parole familiale.
  • Temps de restitution dédiés : Organiser des présentations réservées ou en partie dédiées aux proches, parfois sur des formats « cabaret » ou au fil d’une balade artistique. Ces moments diminuent le sentiment d’intrusion et permettent aux familles de se poser sans pression.
  • Implication logistique ou technique : Certains membres sont heureux de prêter main forte à l’installation, à la communication ou à la valorisation du projet (photos, posts sur le site, etc.).

Une enquête menée dans 12 hôpitaux franciliens (Agences Régionales de Santé, 2021) montre que la diversité des modes d’implication multiplie par trois le nombre de familles participantes et pérennise la dynamique.

Former et accompagner : le rôle des équipes et des artistes

L’accueil des familles se travaille aussi à travers la posture professionnelle :

Action Objectif Exemple de mise en œuvre
Formation à la médiation familiale Sensibiliser artistes et soignants à l’écoute, à la gestion des émotions, et à la dynamique familiale Modules courts animés par un psychologue ou médiateur familial
Aide à la « traduction » artistique Faciliter la compréhension des démarches d’arts vivants, souvent perçues comme abstraites Animés par les artistes via des « ateliers décryptage », ouverts aux familles
Espaces de débrief collectif Permettre aux familles d’exprimer après coup leurs ressentis et suggestions Rencontres mensuelles ou questionnaires anonymes en fin de projet

Les artistes, en particulier, jouent un rôle clé dans l’ouverture aux familles, à condition d’accepter d’adapter leur démarche. Il s’agit moins de « simplifier » que d’expliciter leur intention et de valoriser la participation, quelle qu’elle soit.

Quand les familles deviennent passeurs — portraits et bénéfices inattendus

L’implication des familles ne transforme pas seulement la vie quotidienne des résidents : elle nourrit aussi l’équipe et réinvente la relation de soin. À l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, lors de la résidence artistique « Danser ensemble » (2022), une dizaine de familles se sont investies dans la captation vidéo et la médiation avec d’autres proches. Les ateliers guidés par la compagnie Les Petits Pas ont vu naître un espace de parole inédit, où deux générations ont pu, parfois pour la première fois, évoquer le rapport au corps et à l’émotion.

Au CHU de Rennes, le projet « Théâtre à voix multiples » (2021) a permis à une mère d’écrire une scène inspirée de son vécu auprès de son fils, hospitalisé en psychiatrie. Cette démarche, rendue possible par la présence d’un dramaturge-médiateur, a apporté à l’équipe soignante un autre regard sur le récit et la subjectivité des familles. Selon eux, cet apport contribue à la fois à la compréhension des besoins des résidents, mais aussi à l’apaisement des tensions dans la relation de soin.

Pistes pour l’avenir : liens familiaux et hospitalité culturelle

Dans une société vieillissante et une hospitalisation de plus en plus marquée par l’interdisciplinarité, le dialogue entre équipes de soin, artistes et familles devient crucial. L’expérience révèle que l’implication des proches constitue non seulement un facteur d’adhésion, mais favorise également la diffusion de la culture sur l’ensemble du territoire hospitalier.

  • Mieux cartographier la diversité des familles : Prendre en compte les familles larges, recomposées, les fratries, et pas seulement les « aidants » directs.
  • Expérimenter l’hybridation des espaces : Développer des formats mixtes (présentiel/distanciel) pour inclure les proches éloignés géographiquement ou indisponibles.
  • Valoriser le témoignage : Favoriser l’écriture, la médiation numérique et la documentation afin que les expériences familiales nourrissent de futurs projets et politiques culturelles.

Les projets d’arts vivants en établissement hospitalier ne constituent pas seulement une respiration pour les résidents : ils inventent chaque fois, avec l’implication des familles, un autre possible de l’hospitalité et de la créativité partagée.

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