Du pilotage des ARS aux dynamiques locales : enjeux et réalités des partenariats culture et santé en région

21 mai 2026

Les Agences Régionales de Santé (ARS) jouent un rôle déterminant dans la structuration et le dynamisme des partenariats entre les secteurs culture et santé à l’échelle régionale. Leur stratégie influence directement l’émergence de projets, leur nature, leur territorialisation et leur pérennité. À travers leurs orientations prioritaires, leur manière d’allouer les financements, de sélectionner les structures partenaires et de fixer les critères d’évaluation, les ARS dessinent un paysage très contrasté d’une région à l’autre. Cette interaction façonne les collaborations entre établissements de santé, artistes et institutions culturelles, tout en ouvrant de nouvelles perspectives mais aussi des défis spécifiques : accessibilité, innovation, inclusion, évaluation de l’impact, et mobilisation des acteurs locaux.

Comprendre la logique d’intervention des ARS : un levier d’action essentiel

Les ARS possèdent une double mission : elles doivent garantir la qualité, la sécurité et l’accessibilité du système de santé, tout en favorisant l’innovation sociale, la réduction des inégalités et l’amélioration du bien-être. Dans ce cadre, le champ Culture & Santé se voit attribuer un rôle croissant comme vecteur de promotion de la santé globale, fondée sur des déterminants multiples – physiques, psychiques, sociaux, culturels.

La stratégie déployée par chaque ARS s’ancre dans trois grands registres :

  • La définition de priorités régionales : chaque ARS élabore un Projet Régional de Santé (PRS) intégrant (ou non) la dimension culturelle dans ses axes transversaux (lutte contre l’isolement, santé mentale, égalité en santé, accessibilité, lutte contre la stigmatisation, etc.).
  • La sélection des dispositifs et des appels à projets : l’allocation de moyens financiers dépend des priorités politiques et sanitaires du moment (ex : priorité à la santé mentale post-Covid, vieillissement de la population…).
  • L’articulation avec les acteurs culturels régionaux, via des conventions avec les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC), les Conseils régionaux ou les collectivités locales.

Des priorités régionales contrastées et évolutives

Le degré d’engagement des ARS en faveur des partenariats culture et santé montre d’importantes disparités selon les régions. Entre des territoires pilotes et d’autres plus timides ou contraints par les urgences sanitaires, des écarts notables se dessinent :

  • En Île-de-France, la structuration de l’appel à projets commun ARS/DRAC/CNAP (Centre national des arts plastiques) offre un encadrement solide et stable. Les axes prioritaires portent sur la prévention, l'inclusion, la santé mentale et l’accompagnement du vieillissement.Source : DRAC Ile-de-France - Programme Culture et Santé.
  • En Nouvelle-Aquitaine, l’axe "Humanisation des lieux de soins" irrigue de nombreux dispositifs, étendant le champ aux établissements sociaux et médico-sociaux, tout en valorisant la ruralité et l’action hors métropole.
  • En Occitanie, priorité est récemment donnée à la lutte contre les inégalités territoriales d’accès à des offres culturelles de qualité, et au renforcement des liens avec les artistes implantés localement.

À titre de repère, en 2022, près de 800 projets ont été soutenus au niveau national, couvrant EHPAD, hôpitaux, foyers de vie, établissements psychiatriques… mais de nombreux territoires restent peu couverts (source : Ministère de la Culture).

L’incidence directe sur la nature et la portée des partenariats

Les axes stratégiques, premiers prescripteurs des thématiques abordées

Les appels à projets et conventions-cadre proposés par les ARS dessinent en creux le périmètre des expérimentations possibles. Un exemple frappant se trouve dans le secteur de la santé mentale : partout où ce domaine fait l’objet d’une priorité exprimée dans le PRS et d’une collaboration nourrie avec les institutions culturelles, on observe une multiplication d’interventions d’artistes en unité psychiatrique, des programmes de création partagée ou de médiation artistique pensée avec les usagers et les familles.

  • Dans les régions où la lutte contre l’isolement des personnes âgées est en tête de liste, la plupart des projets financés se concentrent sur les EHPAD et services gériatriques (musique, arts plastiques, ateliers d’écriture, etc.).
  • Là où la priorité porte sur l’habitat inclusif et le handicap, la médiation artistique va irriguer IME, foyers de vie, dispositifs d’accompagnement des publics en situation de handicap psychique ou sensoriel.

Les critères d’éligibilité, moteurs d’innovation… ou facteurs de limitation

L’impact des priorités stratégiques se lit aussi dans la façon dont elles déterminent les critères de sélection : la notion de projet « innovant », de co-construction avec les usagers, de prise en compte de la qualité de l’évaluation et de l’inclusion des familles ou du quartier. Certaines ARS privilégient la pérennisation et la capacitation des établissements, d’autres la multiplication de micro-projets éphémères ouverts à un grand nombre d’intervenants.

On note que, dans certains territoires, les exigences administratives – portage par une structure agréée, capacité d’auto-évaluation, cofinancements obligatoires – freinent des acteurs plus modestes, tels que les collectifs artistiques indépendants, les petites associations d’usagers ou les lieux culturels non institutionnels (source : Culture.gouv).

Évaluation : un chantier à géométrie variable, influencé par les ARS

L’apparition d’indicateurs communs… ou l’écueil de l’hétérogénéité

Le pilotage régional accorde une place croissante à l’évaluation des « effets santé » des projets artistiques, devenue une dimension obligatoire lors de la création de tout nouveau partenariat subventionné. Les ARS impulsent la mise au point de grilles d’analyse partagées, incluant :

  • L’effet sur l’anxiété et l’isolement social
  • La perception du bien-être des usagers
  • L’évolution des pratiques professionnelles en établissement

Mais les méthodologies, la profondeur de l’analyse et la capacité à prendre en compte la voix des participants varient grandement d’un territoire à l’autre, selon les moyens dédiés et la priorité effective donnée à la recherche universitaire locale ou aux partenariats avec des laboratoires de sciences sociales (Inserm - Arts&Santé).

Diversifier les sources de financement et les réseaux d’acteurs

L’un des enjeux majeurs pilotés par les ARS consiste à soutenir la diversification des partenariats et à encourager la démultiplication des financements croisés. Le portage conjoint DRAC/ARS, voire la mobilisation de fondations privées, de collectivités territoriales, permet dans certains cas d’ouvrir le champ à des projets de grande ampleur, ou de garantir la durabilité des actions.

Cependant, la dépendance à un financement annuel, la lourdeur des dossiers et la nécessité pour les partenaires de répondre à des priorités « changeantes » parfois en cours d’année, mettent sous tension la pérennité des liens et pénalisent, sur le terrain, la qualité du travail de médiation.

Partenariats culture et santé : entre opportunités et défis locaux

Illustration des impacts des priorités stratégiques des ARS sur les partenariats culture et santé selon les régions
Région Priorités ARS Exemples de projets encouragés Freins rencontrés Effets attendus
Île-de-France Santé mentale, lutte contre l’isolement, accès à la culture Théâtre en unité psychiatrique, ateliers danse/musique en EHPAD Besoin d’évaluation robuste, difficulté d’essaimage hors zones urbaines Bien-être accru, décloisonnement des pratiques, valorisation du patient
Nouvelle-Aquitaine Humanisation des lieux de soin, ruralité Résidences d’artistes en hôpitaux ruraux, arts visuels et conte en IME Manque de médiateurs formés, faible valorisation des actions en zones éloignées Appropriation locale, ancrage territorial, montée en compétence des établissements
Occitanie Accessibilité, lutte contre les inégalités territoriales Soutien aux compagnies locales, itinérance d’ateliers culturels Sous-financement, difficulté à mesurer les impacts long terme Diversification de l’accès à la culture, réduction des écarts

Perspectives : vers une culture du soin plus partagée ?

Le pilotage des ARS demeure ainsi l’un des principaux moteurs (ou freins) à l’existence de coopérations structurantes entre artistes, établissements et usagers. Si la variété des réponses régionales peut être une richesse, elle révèle aussi une certaine inégalité d’accès selon les territoires et la capacité d’innovation sociale, financière ou professionnelle locale. Nombre de porteurs de projets pointent par ailleurs la nécessité de mieux inclure les acteurs de terrain (professionnels du soin, patients, familles, associations culturelles locales) dans l’élaboration des orientations, pour que les priorités politiques ne restent pas figées dans le « haut » de la pyramide décisionnelle, mais irriguent réellement la vie des établissements au quotidien.

Les années à venir verront sans doute les dynamiques évoluer : certains territoires font le pari d’une insertion plus forte du champ culturel dans le pilotage du soin, d’autres misent sur l’innovation participative, ou sur la coopération renforcée avec la recherche universitaire pour documenter, évaluer et valoriser ces démarches. Le tissu partenarial Culture & Santé se recompose ainsi année après année, indissociable du contexte régional, mais aussi du mouvement social, politique et humain qui porte, en creux, la conviction que l’art change le soin… et la société dans son ensemble.

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